37

 

Espace interstellaire,
autour d’Epsilon Eridani, 2698

 

Scorpio faisait le tour du vaisseau pour se changer les idées, pour s’empêcher de ruminer ce qui était arrivé à Yellowstone. Il se cramponnait à l’espoir que tout cela n’était qu’un mauvais rêve, l’un de ces cauchemars si réalistes que l’on fait parfois en sortant de cryosomnie. Cette couche de réalité allait se dissiper d’ici un instant, et il sortirait du sarcophage. Il ne s’attendait pas à de bonnes nouvelles, plutôt quelque chose du genre : les Loups étaient en approche, mais ils n’étaient pas encore arrivés autour de Yellowstone. On aurait le temps de prévenir la planète et de changer le cours des choses. Si le système avait un mois d’espérance de vie, des millions de gens pourraient être sauvés. Les Loups seraient toujours là, bien sûr, mais n’importe quelle prolongation de la vie, si brève fût-elle, valait mieux que l’extinction immédiate. Il devait le croire, ou tout le reste était dérisoire.

Mais il n’arrivait pas à se réveiller. Le cauchemar où il se débattait était devenu la texture obstinée de la réalité.

Il allait bien falloir qu’il s’y fasse.

À bord du vaisseau, beaucoup de choses avaient changé pendant son sommeil. La dilatation du temps avait réduit le voyage entre Ararat et le système de Yellowstone de vingt-trois années à six années de temps de bord. Bien des membres de l’équipage étaient restés éveillés pendant une portion significative de ces six années, la plupart par refus de se faire cryoniser alors que l’avenir était tellement incertain. Ils avaient perfectionné les nouvelles technologies – non seulement la technologie des armes hypométriques, mais aussi les autres cadeaux que Remontoir leur avait laissés.

Les compagnons de Scorpio l’emmenèrent hors de la coque, dans la capsule d’observation, où ils se retrouvèrent dans un paysage plus sombre et plus froid que l’espace même. Nichés dans l’enveloppe externe de la coque, les moteurs cryoarithmétiques abolissaient la chaleur par un artifice de computation quantique. Un technicien avait essayé de lui expliquer le principe de fonctionnement, mais Scorpio avait vite perdu le fil. Une fois, à Chasm City, il avait embauché un comptable pour escamoter son dossier au nez et à la barbe des contrôleurs financiers du Dais. Il avait éprouvé le même sentiment quand le type lui avait expliqué le tour de passe-passe sur lequel reposait sa technique de blanchissement de l’argent : un détail, il ne savait plus lequel, lui avait procuré une sorte de nausée. Il ne pouvait tout simplement pas le saisir. De la même façon, il n’arrivait pas à saisir le paradoxe quantique grâce auquel les moteurs parvenaient à extirper la chaleur aux régulateurs thermiques de l’univers.

Enfin, tant qu’ils marchaient, tant qu’ils ne partaient pas en vrille comme sur le vaisseau de Skade, c’était tout ce qui comptait pour lui.

Et ce n’était pas tout. Le vaisseau accélérait, mais le cône d’éjection des propulsions conjoineurs était invisible. Le vaisseau glissait dans l’espace sur un sillage de ténèbres.

— Ils ont modifié les moteurs, répondit Vasko. Ils sont intervenus en profondeur sur le processus de réaction. L’éjection – la force qui nous propulse – n’interagit pas très longtemps avec cet univers. Juste le temps de communiquer le moment – quelques mesures du temps de Planck – et elle s’évapore en une substance indécelable, qui n’est peut-être même pas là du tout.

— Vous avez pris des cours de physique pendant que je dormais.

— Il a bien fallu que je me mette au courant. Mais je ne prétends pas tout comprendre.

— Tout ce qui compte, c’est que les Loups ne peuvent pas nous suivre à la trace, fit Khouri. Ou du moins très difficilement. Peut-être que s’ils avaient nos coordonnées précises, ils pourraient nous repérer. Et encore, pour ça, il faudrait qu’ils se rapprochent.

— Et les neutrinos émis par les noyaux de réaction ? demanda Scorpio.

— On ne les voit plus. Nous pensons qu’ils ont acquis une saveur dont personne n’a entendu parler.

— Et vous espérez que les Loups ne la connaissent pas non plus.

— La seule façon d’en avoir le cœur net nous obligerait à trop nous en rapprocher, dit Khouri.

Elle voulait parler de la navette. Ils en savaient un peu plus à son sujet, à présent : c’était un véhicule intra-système au nez émoussé, pas équipé pour le vol transatmosphérique, typique des dizaines de milliers de véhicules qui devaient naviguer dans le système de Yellowstone avant l’arrivée des Loups. Bien que de vastes dimensions pour une navette, elle aurait pu trouver place à l’intérieur du gobe-lumen. On ne pouvait pas savoir combien de temps l’équipage et les passagers avaient eu pour monter à bord, mais un engin pareil aurait facilement pu transporter cinq ou six mille personnes ; plus, si certains passagers étaient cryonisés ou endormis, d’une façon ou d’une autre.

— Je ne les laisserai pas tomber, insista Scorpio.

— Ça pourrait être des Loups, fit Vasko.

— Pour moi, ça n’en a pas l’air. On dirait des gens qui crèvent de trouille.

— Scorp, écoutez-moi, fit Khouri. Nous avons capté les transmissions de certains de ces gobe-lumen avant leur disparition. Des signaux de détresse omnidirectionnels adressés à tous ceux qui étaient à l’écoute. Les premiers à partir parlaient d’attaques par les Loups – des machines faites de cubes noirs, comme ceux qui ont envahi le vaisseau de Skade. Mais les vaisseaux qui sont partis par la suite racontaient une tout autre histoire…

— Elle a raison, confirma Vasko. Les émissions étaient morcelées, ce qui s’explique, les vaisseaux étant assaillis par les Loups, mais il en ressort que les Loups n’avaient pas toujours l’air de ce qu’ils étaient. Ils avaient appris l’art du camouflage. Ils avaient décortiqué un gobe-lumen et appris à se faire passer pour nos vaisseaux. Ils les imitaient. Ils singeaient leurs signatures d’éjection et leurs signaux d’identification. Ce n’était pas la perfection, de près on voyait la différence, mais c’était assez convaincant pour abuser certains gobe-lumen, qui tentèrent des manœuvres de sauvetage. Ils se prenaient pour des bons Samaritains, Scorp. Ils croyaient aider d’autres réfugiés.

— Ben voyons, commenta Scorpio. C’est un prétexte pour ne même pas songer à sauver ces pauvres gens, c’est ça ?

— Si ce sont des Loups, tout ce que nous avons fait jusque-là aura été vain, répondit Vasko en baissant la voix, comme s’il craignait de faire peur à Aura. Il y a dix-sept mille personnes à bord de ce vaisseau. Relativement en sécurité. Et vous risqueriez ces vies contre la vague chance d’en sauver quelques milliers de plus ?

— Alors nous devons les laisser mourir, c’est ça ?

— Si vous saviez qu’il n’y a que quelques douzaines de personnes à bord de ce vaisseau, que feriez-vous ? Vous prendriez encore ce risque ? argumenta Vasko.

— Non. Bien sûr que non.

— Alors, où mettez-vous la barre ? À partir de quel moment le risque devient-il acceptable ?

— Il ne l’est jamais, répondit Scorpio. Mais en ce qui me concerne, moi, c’est ici et maintenant que je mets la barre. Nous allons sauver cette navette.

— Vous devriez peut-être demander à Aura ce qu’elle en pense, répondit Vasko. Parce qu’il ne s’agit pas seulement de ces dix-sept mille vies. Il s’agit des millions de vies qui dépendent peut-être de sa survie à elle. Il s’agit de l’avenir de l’espèce humaine.

Scorpio regarda la fillette, avec sa petite robe blanche et ses cheveux impeccablement coupés, et il sentit l’absurdité de la situation peser sur lui comme une dalle de ciment. Quelle que soit son histoire, quoi qu’elle ait déjà pu leur coûter, quoi qu’il ait pu se passer dans sa tête, tout se ramenait à ce simple fait : elle n’était qu’une petite fille de six ans qui attendait bien poliment pour parler qu’on l’interroge. Et maintenant, il allait lui demander son avis sur une décision tactique dont dépendaient des milliers de vies.

— Tu as une idée sur la question ? lui demanda-t-il.

Elle regarda sa mère, quêtant son approbation.

— Oui, dit-elle, sa petite voix claire flûtant dans la capsule. J’ai un avis, Scorpio.

— J’aimerais vraiment l’entendre.

— Vous ne devez pas sauver ces gens.

— Je peux te demander pourquoi ?

— Parce que ce ne seront plus des gens, répondit-elle. Et nous non plus.

 

 

Scorpio était assis dans un fauteuil de pilotage surdimensionné, dans une pièce sans visibilité sur l’extérieur qui était, au temps de l’ancien Triumvirat, le poste de tir du Spleen de l’Infini. Ses pieds ne touchaient même pas le repose-pieds grillagé du fauteuil, et il se faisait l’impression d’être un enfant dans un monde d’adultes rempli de meubles immenses.

Il était entouré par des écrans qui simulaient l’approche prudente de la navette. Des lasers la faisaient ressortir des ténèbres, détourant le rectangle au nez émoussé, aplati, de sa coque. Les représentations en trois dimensions se précisaient à chaque seconde. Les détails apparurent : les panneaux des sas et de la soute-parking, les antennes de communication, les tubes d’évacuation des propulseurs et les hublots.

— Tenez-vous prêt, Scorp, dit Vasko.

— Je suis prêt, répondit-il en empoignant la détente improvisée qu’il avait fait installer sur le bras du siège.

La manette était spécialement configurée pour ses sabots, mais elle lui faisait une impression étrange. Une pression de ce qui lui servait de main suffirait. Les trois armes hypométriques avaient été paramétrées pour tirer instantanément. Elles tournaient déjà dans leurs fourreaux, prêtes à lancer leur première salve. Elles étaient focalisées sur la cible mouvante de la navette, prêtes à frapper dès qu’il presserait la détente. De même que l’arme secrète restante, et toutes les autres armes défensives montées sur la coque. Scorpio espérait que l’arme secrète ne serait pas inutile si la navette se révélait être une machine inhibitrice, mais il doutait que les armes de la coque aient un effet, sinon celui de fournir aux Loups un abcès de fixation contre quoi réagir. Enfin, il n’avait jamais été du genre à jouer petit bras. Comme Clavain, il avait toujours prôné la domination tous azimuts.

L’ennui, c’est qu’il ne pouvait pas compter sur les armes hypométriques, à si courte portée. Il y avait une relation brutale, mouvante, entre la taille de la région-cible et l’exactitude avec laquelle sa distance radiale et la direction du vaisseau pouvaient être prédéterminées. Quand une cible était éloignée – à quelques secondes-lumière ou davantage –, le volume-cible pouvait être suffisamment agrandi pour détruire un vaisseau d’un seul coup. Quand la cible était plus près – à quelques centaines de mètres, par exemple, comme actuellement –, le degré d’imprévisibilité augmentait de beaucoup. Le volume-cible devait rester très petit, quelques mètres de diamètre, afin de pouvoir être positionné avec une quelconque fiabilité. Les armes hypométriques avaient besoin de plusieurs secondes pour se « recharger », si l’on peut dire, après avoir tiré, de sorte que Scorpio avait intérêt à frapper mortellement et très vite. Il doutait d’avoir l’occasion de leur faire cracher une seconde décharge.

Il espérait ne pas être obligé d’en arriver là. Alors que la navette était encore à une distance de sécurité, on avait envisagé d’envoyer un appareil à sa rencontre, afin qu’une équipe puisse vérifier qu’elle était vraiment ce dont elle avait l’air. Mais Scorpio avait mis son veto à cette idée. Ça aurait retardé le sauvetage de la navette et laissé le temps aux Loups de se rapprocher dangereusement. Et même si un équipage humain montait à bord de la navette et annonçait que tout allait bien, il n’y aurait pas moyen d’être sûr que les hommes n’avaient pas été possédés par les Loups et leur mémoire pompée à la recherche de codes sources. De la même façon, il ne pouvait pas se fier aux voix et aux visages de l’équipage de la navette qui avaient été transmis au Spleen de l’Infini. Ils semblaient assez authentiques, mais les Loups avaient eu des millions d’années pour apprendre à les imiter, et ils étaient passés maîtres dans cet art. Non, il n’y avait que deux solutions, en réalité : abandonner la navette – et presque nécessairement la détruire, par mesure de sécurité – ou partir du principe qu’elle était réelle. Pas de demi-mesures. Il était sûr que Clavain aurait été d’accord avec cette analyse. La seule chose dont il n’était pas sûr, c’était de la décision qu’il aurait prise en fin de compte. Il pouvait être un salaud au cœur froid, quand la situation l’exigeait.

Eh bien, moi aussi, se dit Scorpio. Mais ce n’était pas le moment.

— Deux cents mètres, annonça Vasko en étudiant le collimateur du laser. On se rapproche, Scorp. Vous êtes sûr que vous n’allez pas le regretter ?

— J’en suis sûr.

Il prit conscience, avec une secousse, de la présence d’Aura à côté de lui. Elle semblait moins enfantine à chaque apparition.

— C’est trop dangereux, Scorpio, dit-elle. Vous ne devriez pas prendre ce risque. Il y a trop à perdre.

— Vous n’en savez pas plus long que moi sur cette navette, répondit-il.

— Je sais qu’elle ne me plaît pas.

Il serra les dents.

— Ce n’est pas l’un des jours où vous êtes une petite fille ? Vous êtes quoi, aujourd’hui ? Une prophétesse terrifiante ?

— Elle ne fait que dire ce qu’elle ressent, répondit Khouri, assise de l’autre côté de Scorpio. Elle a le droit, non ?

— Message reçu, dit-il.

— Détruisez-la tout de suite, décréta Aura, ses yeux brun doré brûlant d’autorité.

— Cent cinquante mètres, annonça Vasko. On dirait qu’elle pense ce qu’elle dit, Scorp.

— Et moi, je pense qu’elle ferait mieux de la boucler.

Mais il crispa involontairement sa main sur la détente. Il était à deux doigts de déclencher le tir. Il se demanda si les autres vaisseaux avaient reçu le moindre avertissement avant qu’il soit trop tard pour réagir.

— Cent trente. Elle est à portée de tir, Scorp.

— Éclairez-la. Qu’on voie ce qui se passe.

L’image changea, transmettant le point de vue des caméras optiques, la scène maintenant illuminée par les projecteurs. La navette pivotait, effectuant un tête-à-queue, tout en procédant à son approche finale. La lumière mit en évidence la texture de la coque : des plaques de métal et de céramique mâchurées, des hublots hémisphériques en hyperdiamant, un marquage de surface éraflé et éculé, des plaques de métal à nu à la jonction entre les panneaux, des fusées de correction d’assiette crachant des jets de vapeur. Scorpio se dit que tout ça faisait terriblement vrai. Trop vrai, à coup sûr, pour résulter d’un camouflage inhibiteur. De loin, une machine fabriquée par les Loups aurait eu l’air assurément très humaine, mais de près elle se serait révélée n’être qu’une vulgaire approximation, composée de myriades de cubes noirs et non de céramique et de métal. Elle n’aurait pas comporté ces courbes lisses, ces détails subtils, ces maculatures, ces traces de dégradations et de réparations…

— Cent dix, annonça Vasko. Plus que dix mètres et je désarme l’arme secrète. D’accord, Scorp ?

— Absolument.

C’était le plan. Plus près, et l’arme secrète avait autant de chances d’endommager le Spleen de l’Infini que la navette. Évidemment, s’ils avaient quand même besoin de la déclencher… Mais ça, Scorpio n’avait pas envie d’y penser.

— Système désarmé, annonça Vasko. Quatre-vingt-quinze mètres… Quatre-vingt-dix…

La lente rotation de la navette amena sa queue en vue. Scorpio vit l’extrémité des tuyères béantes groupées comme les embouchures d’une arme à canon multiples. Elles refroidissaient après une période d’utilisation prolongée, et leur couleur dévalait le spectre des rouges. Un train d’atterrissage incorporé à la queue devint visible. Des ampoules et des cosses au rôle impossible à deviner. Et aussi des incrustations noires, scabreuses, à l’air maléfique, disposées en lignes géométriques.

— Les Loups, chuchota Vasko.

Scorpio regardait le vaisseau, le cœur serré. Vasko avait raison. Les grosseurs noires étaient exactement ce qu’ils avaient vu autour du vaisseau de Skade, dans l’iceberg.

Il referma sa main sur la détente. Il eut l’impression que les armes hypométriques frémissaient d’impatience.

— Scorp, fit Vasko. Détruisez-la. Maintenant.

Il n’en fit rien.

— Détruisez-la ! hurla Vasko.

— Ce n’est pas un imposteur, fit Scorpio. Elle a juste été infectée…

Vasko lui prit la commande des mains, l’arrachant au bras du fauteuil avec ses câbles d’alimentation. Pendant un interminable moment, Vasko farfouilla avec la détente. La manette avait été spécifiquement bricolée pour la patte difforme du porcko. Scorpio réagit violemment. Il se pencha sur son siège pour attraper la main de Vasko et lui reprit la commande. Il crispa sa main sur la forme contournée de la manette, repoussant Vasko avec l’autre bras.

— Vous me le paierez, croyez-moi ! lança-t-il hargneusement.

Le jeune homme se contenta de dire :

— Débarrassez-nous de ça, tout de suite. Vous vous occuperez de moi plus tard. Putain, Scorp, elle est à soixante-quinze mètres !

Scorpio sentit qu’on lui appuyait quelque chose de froid sur le cou. Il tourna la tête. C’était Urton. Elle braquait une arme sur lui. Il ne voyait qu’un reflet métallique, flou. Un pistolet, un couteau ou une seringue… quelle importance ?

— Laissez tomber, Scorp, dit-elle. C’est fini.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il calmement. Une mutinerie ?

— Non, rien d’aussi dramatique. Juste un changement de régime.

Vasko récupéra la commande, réussit à insinuer sa main dans le mécanisme compliqué.

— Soixante mètres, murmura-t-il en appuyant sur la détente.

Les lumières baissèrent.

 

 

On lui permit d’assister au déchargement des réfugiés de la navette.

La navette avait été amenée dans l’une des petites soutes-parkings, et les occupants étaient cornaqués par des agents de la Ligue qui se chargeaient de leur identification. Certains des passagers n’avaient pas l’air de très bien savoir qui ils étaient. D’autres paraissaient soulagés d’avoir été sauvés, ou méfiants, comme s’ils avaient l’impression que ce sauvetage ne pouvait être qu’un répit temporaire.

Ils étaient environ mille deux cents, dont deux douzaines de membres d’équipage. Aucun n’avait été cryonisé : il n’y avait pas d’installations de cryonisation à bord de la navette. Quand les Loups avaient commencé à envahir le gobe-lumen, ils avaient à peine eu le temps d’évacuer ce millier de personnes. Plusieurs centaines de milliers de gens étaient restés à bord du gobe-lumen et avaient été métamorphosés en composants inhibiteurs. Par bonheur, la plupart étaient en cryosomnie lorsque cela s’était produit. Les Loups leur avaient implanté des sondes dans la tête, mais au moins ils étaient inconscients. Et peut-être qu’à ce moment-là les Loups avaient déjà réuni toutes les informations dont ils avaient besoin ; dès lors, les êtres humains ne leur étaient plus utiles que pour les éléments constitutifs de leur corps.

Lorsqu’ils interrogèrent l’équipage et les passagers, ils entendirent des histoires horrifiques. Certains avaient réalisé des enregistrements documentaires : des preuves irréfutables de l’attaque des Loups – des habitats démantelés, réduits à une orgie de destructions métamorphiques, des structures réduites en éléments croulants d’où jaillissaient de nouvelles machines inhibitrices, des vues des nouveaux dômes de Chasm City fracassés, pulvérisés, les êtres et les biens aspirés en tourbillons bouillonnants d’air se ruant dans le vide glacé qu’était l’atmosphère de Yellowstone. Les Loups plongeaient vers les ruines de la cité comme des nuages d’encre animés d’une volonté propre, oubliant la gravité, se concentrant autour des bâtiments ratatinés, déformés, copulant avec eux. Les édifices boursouflés grouillaient de Loups et de leurs rejetons. À quoi bon utiliser l’énergie mortelle quand un processus d’assimilation était tout aussi efficace ?

Et quand les hommes ripostaient, les Inhibiteurs les cautérisaient avec un feu qu’ils faisaient jaillir du vide lui-même.

Les réfugiés parlaient du chaos de la Ceinture de Rouille alors que les gens essayaient de monter à bord des rares vaisseaux spatiaux encore existants. Des milliers étaient morts dans la panique, dans leur ruée frénétique, désespérée, à la recherche de créneaux de cryonisation. Vers la fin, certains survivants s’étaient frayé un chemin dans les coques des gobe-lumen, les infestant, espérant trouver des niches viables dans l’intérieur bondé de machines. Submergés par l’invasion de réfugiés, certains Ultras avaient laissé envahir leur vaisseaux, mais d’autres avaient riposté avec les armes à leur disposition. Il n’y avait pas eu de vérification d’identité, pas de questions sur les antécédents médicaux. On avait tiré un trait sur des pans entiers du passé, des vies avaient été balayées dans un moment de désespoir. Les gens ne transportaient que leurs propres souvenirs. Et la cryosomnie avait un effet dévastateur sur la mémoire.

Ils l’avaient laissé descendre pour assister au débarquement avant de l’emmener. Il n’était ni attaché, ni menotté – au moins, ils lui avaient laissé cette dignité –, mais il ne se faisait aucune illusion. Ils avaient l’impression de ne rien lui devoir. Ils lui faisaient la grâce de le laisser assister au processus, et il n’avait pas intérêt à l’oublier.

Les gardes s’occupaient d’un vieil homme qui semblait avoir oublié qui il était. Il avait dû être réveillé trop vite, peut-être au cours du transfert des caissons de cryosomnie d’un vaisseau à un autre. Il gesticulait devant les agents de la Ligue, essayant de leur faire comprendre quelque chose qui était manifestement important pour lui. L’homme avait la moustache et les cheveux poivre et sel, plaqués sur le crâne en tranchées bien nettes. L’espace d’un instant, il regarda dans la direction de Scorpio et leurs regards se croisèrent. Scorpio reconnut dans son expression implorante un désir ardent d’entrer en contact avec un autre être vivant capable de comprendre ce qui lui arrivait. Pas forcément de l’aider – il ne manquait ni d’indépendance, ni de dignité, même en ce pénible moment –, mais seulement, pour un instant, de reconnaître ce qu’il éprouvait et de partager ce fardeau émotionnel.

Scorpio détourna les yeux, sachant qu’il ne pourrait pas lui donner ce qu’il attendait. Quand il regarda en arrière, le cas de l’homme avait été traité. Il avait été évacué par la porte de connexion qui donnait vers le reste du vaisseau, et les agents de la Ligue s’occupaient d’un autre pauvre bougre. Il y avait déjà dix-sept mille dormeurs à bord du Spleen, se rappela Scorpio. Il était très peu vraisemblable que leurs chemins se croisent à nouveau un jour.

— Vous en avez assez vu, Scorpio ? demanda Vasko.

— Je crois, répondit-il.

— Vous n’avez toujours pas changé d’avis ?

— Non.

— Vous aviez raison, Scorp, fit Vasko en regardant les malheureux. Personne ne dit le contraire. Nous le voyons tous, à présent. Mais ce n’était pas la chose à faire pour autant. Le risque était trop grand.

— Ce n’est pas ce que le capitaine s’est dit, apparemment. Il vous a bien eus, hein ?

L’hésitation de Vasko lui dit tout ce qu’il avait besoin de savoir. En vérité, il avait été aussi surpris que tous les autres. Quand Vasko avait déclenché l’arme hypométrique, elle avait tiré comme prévu. Mais le tir avait été dévié. Au lieu de détruire la navette, l’arme avait excisé chirurgicalement la partie envahie par les machines inhibitrices. Le capitaine avait pris le parti de Scorpio : la navette n’était pas un leurre inhibiteur, juste un vaisseau qui avait subi une infestation modeste. Il avait vu que tout espoir n’était pas perdu. Et en changeant le réglage de l’arme, il avait révélé qu’il exerçait sur les processus internes du vaisseau un contrôle beaucoup plus profond qu’on ne l’avait soupçonné.

Vasko haussa les épaules.

— Nous devrons en tenir compte dans notre programmation à long terme. Nous sommes sans prise sur lui. Le vaisseau va toujours vers Hela, n’est-ce pas ? Même le capitaine comprend que c’est la seule destination plausible, maintenant.

— Tâchez quand même de rester dans ses petits papiers, fit Scorpio. Sans ça, l’endroit pourrait devenir un tantinet désagréable…

— Le capitaine ne pose pas de problèmes.

— Moi non plus, vous savez.

— Ça n’a pas besoin de finir comme ça. C’est vous qui l’aurez voulu, Scorp.

Oui, c’était lui qui l’avait voulu : soit il renonçait au commandement pour raison de santé, soit il sauvait sa dignité en retournant faire un tour dans le caisson. Que lui avait dit Valensin, déjà ? Il avait cinquante pour cent de chances d’y rester, la prochaine fois. Mais même s’il s’en sortait, il serait une épave, qui ne survivrait que par une sorte d’inertie chimique. Un séjour de plus dans le caisson, et il repousserait les statistiques au-delà du point de rupture.

— Vous ne voulez toujours pas admettre que c’est de la mutinerie ? demanda-t-il.

— Ne soyez pas ridicule, fit Vasko. Nous estimons toujours à sa réelle valeur votre apport en tant que senior de la colonie. Personne n’a jamais dit le contraire. Vous serez toujours responsable en titre. C’est juste que votre rôle sera plus… consultatif.

— Vous voudriez que je donne mon blanc-seing à toutes les décisions politiques que vous pourrez prendre pour le vaisseau, Urton, vous et les autres membres de votre groupe ?

— Dit comme ça, ça paraît terriblement cynique.

— J’aurais dû vous noyer quand j’en avais l’occasion, conclut Scorpio.

— Vous ne devriez pas dire ça. J’en ai appris autant de vous que de Clavain.

— Mon jeune ami, vous avez connu Clavain pendant une journée.

— Et vous, Scorp, pendant combien de temps l’avez-vous connu ? Vingt, trente ans ? Une paille à l’échelle de sa vie. Vous pensez que ça aura vraiment changé le cours du destin ? Si vous voulez que je vous dise, aucun d’entre nous ne l’a connu.

— Peut-être pas, en effet, convint Scorpio. Mais je sais qu’il aurait laissé entrer cette navette, exactement comme je l’ai fait.

— Vous avez sûrement raison, convint Vasko. Mais ç’aurait été une erreur quand même. Il n’était pas infaillible, vous savez. On ne l’appelait pas pour rien le Boucher de Tharsis.

— Vous voulez dire que vous l’auriez déposé aussi, c’est ça ?

Vasko réfléchit un instant et hocha la tête.

— Il n’était plus tout jeune, lui non plus. Il y a des moments où il faut savoir couper les branches mortes.

 

 

Aura vint le voir avant qu’ils ne le replongent en cryosomnie. Elle était debout devant sa mère, les mains sagement croisées. Khouri lui démêlait les cheveux, faisait bouffer sa frange. Elles étaient toutes les deux toujours vêtues de blanc.

— Je regrette, Scorpio, dit Aura. Je ne voulais pas qu’ils se débarrassent de vous.

Il voulut lancer une réplique hargneuse, blessante, mais les mots refusèrent de sortir de sa bouche. Rien de tout ça n’était la faute d’Aura. Elle n’avait pas demandé ce qu’on lui avait fourré dans la tête.

— Tout va bien, dit-il. Ils ne se débarrassent pas de moi. Je vais juste me rendormir jusqu’à ce qu’ils se rappellent à quel point je peux leur être utile.

— Ça ne traînera pas, répondit Khouri.

Elle s’agenouilla, de sorte que sa tête se retrouva au même niveau que celle de sa fille.

— Vous aviez raison, ajouta-t-elle. Quels que soient les conseils qu’Aura vous a donnés, et quoi que les autres puissent dire, c’était la seule décision à prendre. C’était courageux. Le jour où nous penserons le contraire, nous pourrions aussi bien être des Loups nous-mêmes.

— C’est aussi ma façon de voir, soupira Scorpio. Merci de votre soutien. Ce n’est pas que je manque d’alliés. C’est juste que je n’en ai pas autant qu’il m’en faudrait.

— Nous ne sommes pas près d’arriver, Scorp. Nous serons là quand vous vous réveillerez.

Il acquiesça d’un hochement de tête, mais il se garda bien de dire ce qu’il pensait. Elle savait aussi bien que lui qu’il n’était pas sûr de se réveiller.

— Et vous ? demanda-t-il. Vous prévoyez de dormir un peu en cours de route ?

La question s’adressait à Khouri. Mais c’est Aura qui répondit :

— Non, Scorpio. Je vais rester éveillée. J’ai six ans, maintenant. Je veux être plus vieille quand nous arriverons sur Hela.

— Tu as réfléchi à tout ça, hein ?

— Pas à tout, rectifia-t-elle. Mais les souvenirs me reviennent, un peu plus nombreux tous les jours.

— À propos des ombres ?

— Ce sont des gens, répondit-elle. Pas exactement comme nous, mais plus proches qu’on ne pourrait le penser. Ils vivent de l’autre côté de je ne sais quoi. Mais ça ne tourne pas rond, là-bas. Il y a quelque chose qui ne va pas chez eux, et ils ne peuvent plus y rester.

— Il y a des moments où elle parle de mondes-branes, fit Khouri. Elle parle de mathématiques dans son sommeil. Des histoires de branes repliées et de signaux gravifiques à travers l’espace intermédiaire. Nous pensons que les ombres sont des entités, Scorp : les habitants d’un monde parallèle.

— Un sacré saut…

— Tout est là, dans les anciennes théories. Il se peut qu’ils ne soient qu’à quelques millimètres, dans l’hyperespace du vide intermédiaire.

— Et quel rapport avec nous ?

— Comme le dit Aura, ils ne peuvent plus vivre là-bas. Ils veulent en sortir. Ils veulent traverser le vide, entrer dans cette brane, mais ils ont besoin de l’aide de quelqu’un de ce côté pour y arriver.

— Comme ça, tout simplement ? Et nous aurions un avantage à en retirer ?

— Elle a toujours parlé de négociations, Scorp. Je pense que ce qu’elle voulait dire, c’était que les ombres pourraient nous aider à résoudre notre problème local.

— Pourvu que nous les laissions franchir le vide…, avança Scorpio.

— C’est l’idée.

— Bon, dit-il, alors que les techniciens s’apprêtaient à l’endormir. La nuit porte conseil, comme on dit.

— Qu’est-ce que vous tenez dans la main ? demanda Khouri.

Il ouvrit le poing et lui montra le fragment de coquillage que Remontoir lui avait donné.

— Un porte-bonheur, répondit-il.

Le Gouffre de l'Absolution
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